Les énergies renouvelables au Chili -entretien avec Manoel Beyris
- 12 févr. 2018
- 8 min de lecture

Nous avons rencontré Manoel Beyris, project development manager chez Total au Chili dans le solaire. Passionné d’énergie il s’est implanté au Chili il y a quelques années, il nous livre sa vision du secteur, récit agrémenté de ses expériences personnelles. Manoel est d’origine franco-chilienne et nous a parlé avec passion des enjeux à relever pour l’avenir de son pays paternel.
Aujourd’hui si le solaire a connu un tel essor dans ce pays cela s’explique par le développement économique du pays et la stabilité instaurée au cours de ces dernières années. En effet a partir de 2007le pays fait face à une crise énergétique liée à plusieurs facteurs :
Le Chili avait conclu depuis de longues années des contrats à long terme avec l’Argentine pour acheter du gaz à bas prix, l’Argentine n’a pas pu en respecter les termes à cause de difficultés internes. Conséquence pour le Chili : Une brusque montée des prix de l’énergie (recours aux centrales diesel et autre) affolante.
En parallèle, le développement des énergies renouvelables n’était pas la priorité et ne pouvait donc pas à l’époque se substituer aux énergies fossiles et répondre à la demande.
Le prix de l’énergie s’expliquait aussi par un changement de mentalité et une prise de conscience au sein du peuple chilien dans les années 2000 sur l’environnement, protéger les espaces naturels, cesser les déplacements de population) qui ont commencé à bloquer les projets néfastes à la nature -avant les projets se faisaient sans l’avis de la population car le gouvernement l’avait décidé ainsi. On remarque d’ailleurs toujours aujourd’hui une forte opposition à la construction de lignes de transmission électrique (manifestations, etc) et aux mégas projets miniers et hydroélectriques (hydroaysen), ce qui explique en partie le problème de surproduction auquel le pays fait face aujourd’hui.
Dans ce contexte, le désert d’Atacama avec la meilleure irradiation au monde devient le nouveau terrain de jeu des centrales, le Chili devient le premier pays où vendre de l’énergie solaire sur le marché spot (bourse commune d’énergie réservée aux générateurs) était compétitif.
Au Chili il faut en effet s’intéresser au concept particulier du marché spot pour comprendre le secteur des renouvelables. Le marché spot est une espèce de bourse d’énergie -chaque centrale est valorisée par son coût variable à savoir son coût de combustible (et d’opération) permettant d’identifier une courbe de l’offre d’énergies (les renouvelables valant zéro). Les sources d’énergie gratuites sont le soleil, le vent, l’eau -les centrales utilisant ces énergies ne gagnent de l’argent (sur le marché spot) que si une autre centrale plus chère fonctionne en même temps (Charbon et diesel avoisinent des prix entre 150 et 300 dollars).

http://www.centralenergia.cl/2011/09/20/costos-marginales-estrategias-comerciales-y-regulacion/
En fonction du niveau de la demande, on va chercher le niveau de l’offre sur le marché spot -la dernière centrale allumée va déterminer le prix instantané de l’énergie dans le mix énergétique.
On note aussi l’existence de sous marchés en fonction du système électrique et des congestions dans le réseau -on note ainsi la présence de centrales plus ou moins chères à différents endroits du réseau.
Le gestionnaire des centrales et du réseau contrôle les contrats d’énergie indépendamment de la disposition des centrales : la bourse et la distribution sont gérées de part et d’autre. Le gestionnaire doit opérer de la manière la plus sûre, la moins chère et la moins contaminante, le prix restant l’un des principaux drivers. Certaines entreprises possèdent des centrales qui ne sont jamais utilisées car trop chères mais elles restent à disposition du gestionnaire et sont donc payées pour cette disponibilité, en parallèle elles disposent d’un contrat d’énergie avec des clients et participent au marché spot en vendant directement sur le marché.
En 2012 plusieurs petits projets se développent d’un coup sur le marché spot avec une énorme courbe d’apprentissage, le premier projet sur lequel M et un de ses amis travaillent est un projet de 3 MW. Deux trois mois après on est passé de centrales de 1 MW a 100MW de puissance installée. De grands groupes ont investi dans le secteur en créant des centrales tels que Total avec Sunpower, Enel, Engie, etc -dans le solaire mais aussi dans l’éolien tels que GDF (cependant moins que l’Argentine dont les champs éoliens fonctionnent à 60% toute l’année, en comparaison ceux du Chili fonctionnent à 33% maximum).
Le Chili est donc devenue une zone qui combinait des prix très hauts et de haute irradiation, le prix auquel les projets pouvaient se financer était très bas par rapport à d’autres pays ce qui a augmenté l’attractivité du pays -mais cela a engendré des bulles d’explosion de centrales solaires -explication :
Au Chili on compte deux systèmes électriques principaux (nord et centre), une ligne est en train de se construire entre les deux (Engie viens de connecter la ligne reliant les 2 systèmes). Jusque-là il n’y avait pas de ligne pour rattacher le nord et le sud. Le fonctionnement du marché spot implique une importance de la localisation de la demande dans le cycle, au Chili la demande est essentiellement concentrée à Santiago.
L’enjeu majeur est de ramener de l’électricité pas chère à Santiago mais relier le centre avec une ligne de 220 kVA sur laquelle de nombreuses centrales se connectaient a provoqué de nombreuses congestions sur le réseau (d’où l’existence de sous-systèmes) Cette concentration de la demande dans le centre et un manque de ramifications électriques a entrainé une surproduction au nord face à une demande nulle (demande très faible au nord) et une chute du prix spot a O/SD/MWh sur les heures solaires alors que les nombreux projets qui s’étaient lancés espéraient vendre à 90USD/MWh.
Il y a deux façons de vendre de l’énergie pour les entreprises dans le pays : soit sur le marché spot soit par le biais d’un PPA (contrat de vente d’énergie) -tous les projets présents sur le marché spot lors de la crise de surproduction qui avaient en parallèle un contrat d’énergie ont pu être sauvés, ceux uniquement rattachés au marché spot sont en difficulté aujourd’hui. La banque OPIC qui avait financé tous ces projets en 2013 et 2014 fait actuellement l’objet d’une enquête pour expliquer cette masse de capital investie, trop de projets se sont construits en même temps en voulant vendre au même prix, aucune simulation n’avait été faite dans le cas où tous les projets fonctionneraient en même temps. [1] Le système a joué en partie contre eux : plus il y a d’énergie, moins le prix est élevé. Aujourd’hui il est exigé de la part des centrales d’avoir un contrat en parallèle sauf les microprojets qui ont un prix stabilisé.
Les énergies renouvelables restent la priorité car elles permettent de faire baisser les prix : ainsi le Chili est passé d’un prix inférieur au prix diesel puis au prix charbon, etc.
Qu’en est-il de la situation actuelle ?
De plus en plus de projets se développent près de Santiago -notamment une énorme centrale a été construite à la sortie de Santiago[2], projet porté par Terra Energy et en partie Eiffage. Cette centrale bénéficiera sans doute de moins d’irradiation mais elle est assurée de vendre son énergie à un prix très bon sans être dans une situation de suroffre. C’est la logique qui prime en attendant la construction de la ligne reliant les deux zones.
Le secteur de l’énergie est l’un des seuls succès au niveau capitalistique au Chili sur la dernière décennie. Avant 2012 il y avait un véritable oligopole partagé entre 3 grandes entreprises dont ENEL (Endesa) qui contrôlaient 95% de l’énergie. Lorsque les distributrices faisaient des appels d’offre elles l’emportaient systématiquement au prix maximum, les entreprises du renouvelable ne pouvaient pas participer. Par exemple une entreprise arrivait pour vendre son énergie à une mine chilienne dans le désert mais la consommation d’énergie se faisait jour et nuit et ne satisfaisaient pas les attentes de ces puissants clients. Le ministère de l’énergie (Ministre Maximo Pacheco) a créé les blocs de pointe nuit et les blocs jours offrant ainsi une opportunité aux entreprises solaires et mettant ainsi fin à l’oligopole en. En 2014, le prix de l’énergie était de 100 dollars, il passe à 80 dès 2015 : la régulation a permis à ces entreprises de se faire une place sur le marché, de baisser le coût de l’énergie. Aujourd’hui on a plutôt affaire à une guerre de prix entre les centrales pour proposer un prix toujours plus bas (véritable driver d’investissement au Chili, en moyenne le prix avoisine les 29$ le MW). [1]
[1] https://www.pv-magazine.com/2017/05/30/u-s-opic-under-investigation-for-loans-to-chilean-solar-projects/
[2] http://www.energia.eiffage.es/project/planta-fotovoltaica-en-quilapilun-chile/
https://www.google.fr/maps/place/Quilapil%C3%BAn,+Regi%C3%B3n+Metropolitana,+Chili/@-33.1036492,-70.6742954,4404m/data=!3m1!1e3!4m5!3m4!1s0x9662a3b2090fa6e9:0x3e78da503485a776!8m2!3d-33.1010186!4d-70.7603035?dcr=0
Les prix baissent fortement, l’effort se concentre maintenant sur la politique de distribution, l’état porte son attention sur les projets de 9MW -mini projets proches de la consommation ce qui évite le risque de transmission, on les appelle les PMGD.[2]
(Exemple de Capvert énergie, ou du projet mené à l’école française de Santiago -600 modules photovoltaïques ont été installés sur les deux sites de l’établissement, soit une surface de 2400 m2. Ce système permettra de produire environ 40 % de sa consommation en électricité)
Une autre mesure du gouvernement pour inciter les gens à consommer des énergies renouvelables a été le net billing -cependant cette mesure s’avère peu probante car en effet elle consiste pour une personne à installer un panneau solaire dans son logement et à revendre l’énergie produite en plus de la consommation personnelle au réseau principal, cependant l’énergie est rachetée à un prix inférieur auquel la personne l’a payée ce qui rend le système peu avantageux. Une loi est en discussion actuellement pour l’améliorer.
La régulation gouvernementale permet de contrôler l’expansion du secteur et de donner des indicateurs au marché. Par rapport à la distribution d’énergie une loi a été mise en place afin de mieux la gérer : actuellement, l’indicateur commercial pour les entreprises distributrices est « plus les distributrices installent des lignes de transmission plus elles y gagnent » ; le gouvernement veut motiver le développement de microprojets proches de la demande (énergie distribuée) sans retirer leur négoce aux distributrices. C’est le début du développement des smartgrids au Chili. Le smartgrid consiste à gérer le stockage de l’énergie mais aussi la demande afin de baisser les coûts de génération.
En termes de distribution, Manoel nous a évoqué l’entreprise Antuko pour laquelle il travaillait avant : cette compagnie voulait être le premier commercialisateur d’énergie au Chili afin d’assurer le lien entre générateurs et consommateurs. Cependant au Chili il est interdit de participer au marché sans posséder une centrale au préalable. Antuko a donc loué une centrale pour avoir une représentation légale et pouvoir accéder au marché et appliquer leur solution au problème de financement des renouvelables au Chili du fait de leur caractère intermittent. Antuko voulait propose un portfolio de centrales (un peu de solaire, d’éolien etc.), faire la somme de toutes ces courbes d’offre et avec la loi des grands nombres offrir une base sûre et de vendre cette énergie base aux clients et en vendant les excès au marché spot. Ils ont été les premiers véritables commercialisateurs au Chili.
Total pour sa part se concentre sur les microprojets en évitant la guerre des prix qui se joue afin de maintenir son exigence de qualité et jouer sur ses points forts (accès client). Ils ont notamment remporté une partie de l’appel d’offre pour le projet du métro de Santiago. Le métro devra fonctionner à 60% grâce aux énergies renouvelables d’ici 2018 -notamment le solaire et l’éolien. Total via sa filiale Sunpower s’occupera de la partie solaire grâce à sa centrale El Pelicano dans le désert d’Atacama (250 000 panneaux solaires), la LAP (Latin America Power) se chargera elle de l’éolien avec la construction du parc de San Juan de Aceituno. Total fournira ainsi 42% de l'énergie du métro.
Merci Manoel d’avoir répondu à toutes nos questions et de nous avoir présenté le marché chilien du point de vue d’un spécialiste des énergies !
Ref : http://global-climatescope.org/en/country/chile/#/enabling-framework
[1] http://www.latercera.com/noticia/gobierno-adjudica-licitacion-suministro-electrico-precio-minimo-historico/
[2] https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=1&cad=rja&uact=8&ved=0ahUKEwiv18mDvenXAhWCXBQKHR6ABG8QFggqMAA&url=http%3A%2F%2Fwww.vectorcuatrogroup.com%2Fen%2Fpmgds-an-attractive-option-for-project-development-in-chile%2F&usg=AOvVaw0Z7mSxTqpS0OI25rB-Qdti
https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=2&cad=rja&uact=8&ved=0ahUKEwiv18mDvenXAhWCXBQKHR6ABG8QFggzMAE&url=https%3A%2F%2Fwww.solarplaza.com%2Fchannels%2Fasset-management%2F11579%2Fpmgd-model-paves-way-sub-9-mw-plants-chile%2F&usg=AOvVaw3b-360myUFNiSlWvvylvRN
























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